Chevaux, loups et chimpanzé…Ou Comment changer de regard sur nos états intérieurs : animaux sauvages à dompter ou à écouter ?
Il y a des trucs en moi qui me stimulent et je devrais pouvoir les contrôler. Je n’y arrive pas.. Malgré mes respirations, mes pensées positives… C’est quoi qui ne tourne pas rond ?
Faisons un tour éclairant dans différentes approches rapportées par Baptiste MORIZOT dans son livre dense et si lumineux Manières d’être vivant. Parce que nous avons en nous l’histoire de l’humanité et donc l’histoire de nos rapports à ce qui se joue en nous, ce qui passe (entre autres) par ce qui a été admis comme la morale à suivre...
Platon et la morale du cocher, ou comment deux chevaux peuvent nous dominer
Petit souvenir de cours de philo en Terminale… Dans le mythe du Phèdre de Platon, la raison est un cocher qui doit conduire un char ailé, tiré par le cheval de la pensée concupiscente et celui de la passion noble. Cette raison, cette « âme » rationnelle du moi doit dominer et contrôler ces animaux en contradiction.
Il est donc question de maîtriser, dompter, dresser, brider le sauvage dangereux. Un combat intérieur dont nous sortirions vainqueurs ou perdants. Libres ou esclaves (de nos passions ou d’une morale imposée).
« Les passions de la morale du cocher sont comme les animaux exotiques sur les cartes anciennes : on les fantasme en monstres de mal les connaître, on projette sur elles des choses qui sont en nous. On essaie de les tenir à distance sans comprendre ce dont elles ont besoin (c’est le refoulement) et comment les laisser converger vers nos désirs, jusqu’à ce qu’elles reviennent si fort qu’elles semblent bestiales et incoercibles (chassez le refoulé, maltraitez-le, il fait son retour au galop). »
(B.Morizot, Manières d’être vivant, éd. Mondes sauvages, p.187)
La manière qu’a notre société, dans notre histoire, nos mythes, nos références culturelles, de considérer l’animal comme bête sauvage à dresser nous trompe sur la nature profonde de ce qu’il se passe en nous.
Nous voulons lutter contre un quelque chose qui s’exprime en nous et culpabilisons de ne pas y arriver parce que nous devrions savoir le mater. L’Histoire de l‘éducation est fortement marquée par cette empreinte. Au grand désespoir de notre système nerveux qui fait comme il peut...

Les loups intérieurs de la culture cherokee
Morizot nous emmène voir un autre modèle de relation à nos « animaux intérieurs » (l’animal est décidément une métaphore largement partagée dans l’humanité pour parler de ce qui nous anime).
« Comparons à ce titre la morale du cocher à celle présentée par un conte amérindien cherokee. Le moi y est constitué par deux loups : un blanc, noble et joyeux ; et un noir arrogant et bas. Voilà en substance ce que dit ce conte :
- En tout humain il y a deux loups, dit le vieux sachem.
Un noir et un blanc.
Le noir est sûr de son dû, effrayé de tout, donc colérique, plein de ressentiment, égoïste et cupide, parce qu’il n’a plus rien à donner.
Le blanc est fort et tranquille, lucide et juste, disponible, donc généreux, car il est assez solide pour ne pas se sentir agressé par les événements.
Un enfant qui écoute l’histoire lui demande :
- Mais lequel des deux suis-je, alors ?
- Celui que tu nourris.
On peut être frappé par la ressemblance avec la morale du cocher, notamment sous sa forme platonicienne (deux animaux, un blanc et un noir incarnant chacun des pôles opposés de la psyché humaine…). Il faut être frappé par la différence : la morale du cocher pense le moi comme constitué d’animaux esclaves voués à obéir, qu’il faut dresser et dominer, et pour cela dévitaliser ; l’écologie cheyenne pense le moi comme constitué d’animaux sauvages, c’est-à-dire autonomes et bien vifs, qu’il faut fréquenter et favoriser. »
(ibid., p.188/189)
Cette approche transforme le regard sur qu’il se passe en nous. Et s’il n’y avait pas d’ennemis mais des élans vitaux qui ne demandent qu’à être nourris ? Et si ces animaux sauvages n’étaient pas antagonistes mais révélateurs de l’état de notre manière de nous nourrir, des signaux d’alerte à notre service ?
Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec ce que la Théorie Polyvagale (qui travaille à l’étude et la régulation du système nerveux autonome - SNA) nous enseigne. *
À savoir, en substance, que nos réactions au quotidien proviennent de notre SNA, prévu pour notre survie mais qui, dysrégulé et incompris, nous sonne l’alarme quasiment en permanence face à ce qu’il ressent comme dangereux. Si nous avons été habitué.es à devoir être vigilant.es, le système (cherchant à nous protéger) sonne comme une « alerte rouge » au moindre mouvement potentiellement dangereux, ne serait-ce qu’un rayon de soleil un peu fort...
Le travail de régulation invite à regarder autrement, comme le fait notre sachem cherokee, notre fonctionnement et interroge sur ce que l’on nourrit en nous.
Ainsi, ce qui s’anime n’est peut-être pas un danger mais un rapport (au sens de « je fais un rapport de ce qu’il se passe dedans ») du système intérieur qui dit « danger ! » et :
- soit nous le croyons (après tout, c’est ce qui nous a sauvé.es il y a longtemps et a fait ses preuves, quitte à sonner en permanence)
- soit nous observons ce qu’il se dit, dans le corps, et pouvons peu à peu nourrir une nouvelle relation à cette alarme. Ne pas croire à l’histoire qu’elle nous raconte. Prendre de la distance avec ce qu’elle nous impose comme pensées (« je suis nul.le ; allez go on y va y a rien à perdre ; fous le camp et va te mettre dans un coin ; toute façon c’est foutu ; non j’y vais et tu vas voir ce que tu vas voir etc... »).
Ces signaux d’alerte viennent nous parler de nos réflexes engrammés, de nos protections, mais aussi de nos élans de libération, d’ouverture, de besoin de sécurité intérieure. Il n’ a pas un côté à suivre et l’autre à mater, mais deux élans qui demandent à être regardés, observés, mieux connus de nous-mêmes, afin de nourrir ce qui permet la flexibilité intérieure tout en portant considération à la voix qui cherche notre protection, s’épuise à la chercher (et qui ne se rend pas compte qu’elle est bien trop souvent à côté de la plaque).
Et le chimpanzé, alors ?
Le psychiatre Steve PETERS (spécialiste de la psychologie des athlètes de haut niveau) utilise la métaphore du chimpanzé en nous.
Ce chimpanzé porte en lui les messages de peurs et d’émotions intenses, et il est très fort… Ce psychiatre propose de passer de rapports difficiles et conflictuels (qu’amène forcément la morale du cocher) à des relations de coopération mutualiste.
« Par exemple, lorsque le chimpanzé est agité ou énervé, Peters préconise de le laisser systématiquement s’exprimer, « le laisser dire exactement ce qu’il pense, peu importe à quel point c’est irrationnel et aussi longtemps qu’il le faut » (il préconise de ne le laisser s’exprimer qu’en solitaire ou avec des gens de confiance, qui ne prendront pas ce qui est dit au sérieux...). Il évalue à moins de dix minutes le temps nécessaire pour que le chimpanzé exprime ses peurs et ses émotions les plus intenses, jusqu’à être enfin capable de se taire, d’écouter et d’être influencé (il a besoin parfois de plusieurs séances d’entraînement) ».
(ibid., p.191)

Comment ne pas penser à cet outil extraordinaire de la Communication Non Violente (CNV) qu’est la distinction entre le « chacal » et la « girafe » (tiens, à nouveaux des animaux!) ? « Laisser pisser le chacal » est un bon moyen de laisser s’exprimer le chimpanzé de Peters : tout ce qui m’anime, là, les jugements, les pensées, les critiques… (parce que j’ai été tellement stimulé.e!)… J’ai besoin de les laisser s’exprimer afin de clarifier ce qu’il se joue chez moi. Ainsi, je donne voix à ma colère, à l’injustice ressentie, à ce qui me touche profondément. Parce que j’ai le droit de ressentir cela. Et qu’enfin je me l’autorise.
Non pas en face et contre la ou les personnes qui m’ont stimulé.e (les autres ne sont ni le problème ni la solution), mais de moi à moi, à l’oreille d’une personne neutre qui me permet d’être entendue dans ce que je ressens.
Article éclairant sur Girafe et Chacal en CNV : https://apprentie-girafe.com/girafe-chacal-metaphore-de-la-cnv/ que je vous conseille vivement.
Le lien avec la TPV (Théorie Polyvagale) est là aussi évident. J’accueille ce que dit mon système de protection, mon système nerveux autonome, je ne crois pas à ce qu’il me fait me raconter comme histoire, pour autant j’en prends soin et je le remercie.
Il n’y a donc rien qui « ne tourne pas rond », pas d’animal à dompter, pas de sauvage qui serait dangereux, mais une nouvelle relation à construire à ce qui se passe en moi. Mon « sauvage » est peut-être bien mon meilleur allié, à partir du moment où je l’accueille comme tel et que grandit ma curiosité envers lui.
* Promis, article sur les 3 états du SNA à suivre !



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